Le Québec a un nouveau gouvernement, et il est minoritaire. Tous les bureaux de vote étant dépouillés, le Parti québécois (PQ, souverainiste) est en avance dans 59 des 127 circonscriptions de l’Assemblée nationale, le parlement du Québec. Il en faut 64 pour une majorité. Le Parti libéral du Québec (fédéraliste) en obtient 40 et forme l’opposition officielle. Le Parti conservateur du Québec en obtient 19. Québec solidaire (gauche, souverainiste) en obtient 9. La Coalition avenir Québec (CAQ), au pouvoir depuis 2018, n’en obtient aucune [Élections Québec]. Le taux de participation s’établit à 66,9 %, légèrement au-dessus des 66,2 % de 2022.
Hier, nous donnions trois chiffres à surveiller : 64, 12 et Papineau. Le PQ est resté sous les 64 sièges, le scénario que les modèles jugeaient le plus probable. Les conservateurs, qui n’avaient fait élire personne en 2022, ont franchi avec sept sièges de marge le seuil de 12 députés qui donne le statut de parti reconnu. Et Papineau est allée au PQ par 554 voix, contre le modèle.
Ce résultat conservateur referme une longue parenthèse. La dernière fois que des candidats ont été élus au parlement du Québec sous la bannière conservatrice, c’était en novembre 1935, et leur chef s’appelait Maurice Duplessis. L’année suivante, Duplessis a fusionné le parti avec un groupe de libéraux dissidents pour créer l’Union nationale, a remporté l’élection de 1936 et a ensuite gouverné le Québec pendant dix-huit ans. Le nom conservateur a alors disparu des banquettes pendant neuf décennies. Le Parti conservateur du Québec d’aujourd’hui est une organisation distincte, fondée en 2009. Ses seuls députés jusqu’ici avaient été élus sous une autre bannière avant de changer de parti. Éric Duhaime est le premier chef depuis Duplessis à faire entrer à l’Assemblée un caucus conservateur élu.
Une défaite sans précédent au Québec
La CAQ avait remporté 90 sièges en 2022. Hier, elle a recueilli 13,4 % des voix, plus que Québec solidaire, et n’a rien obtenu. Québec solidaire, avec 12,4 %, a fait élire neuf députés. La première ministre sortante, Christine Fréchette, a perdu sa propre circonscription de Trois-Rivières par 499 voix et a dit à ses militants que la défaite était la sienne, pas la leur [Noovo].
Aucun gouvernement québécois n’était passé du pouvoir à zéro siège en une seule élection. La comparaison fédérale la plus proche remonte à 1993 : les progressistes-conservateurs de Kim Campbell étaient passés d’un gouvernement majoritaire à deux sièges, et la première ministre avait perdu sa circonscription. Le seul balayage plus complet d’un gouvernement sortant au Canada moderne est celui du Nouveau-Brunswick en 1987, où le parti de Richard Hatfield avait perdu les 58 sièges.
La leçon est celle que nous avions tirée de Chicoutimi en septembre. Le Québec vote au scrutin uninominal majoritaire à un tour : dans chaque circonscription, le candidat qui obtient le plus de voix remporte le siège, et toutes les autres voix ne comptent pour rien. Un parti qui termine deuxième et troisième partout termine avec rien.
L’arithmétique qui gouverne
Le PQ a obtenu 28 % des voix et 46 % des sièges. Il lui manque cinq voix pour faire adopter quoi que ce soit, et il peut les trouver à trois endroits. Avec Québec solidaire, il atteint 68. Avec les conservateurs, 78. Avec les libéraux, 99.
Le gouvernement ne peut être renversé que si les trois partis d’opposition votent contre lui en même temps. Les libéraux et les conservateurs réunis comptent 59 sièges, soit cinq de moins que la majorité eux aussi. Un gouvernement de rechange exigerait de réunir la droite fédéraliste et la gauche souverainiste dans un même conseil des ministres. Le PQ est donc le seul parti en mesure de gouverner, et il peut choisir son partenaire dossier par dossier. C’est une position plus forte que celle de Pauline Marois en 2012, dont le gouvernement minoritaire de 54 sièges avait duré dix-neuf mois.
Ces partenaires tirent dans des directions opposées. Québec solidaire veut dépenser davantage et porterait l’immigration permanente à 70 000 personnes par année ; le PQ la ramènerait à 35 000. Les conservateurs veulent réduire les dépenses de 36,5 milliards de dollars sur cinq ans et s’opposent à un référendum. Paul St-Pierre Plamondon, le premier ministre désigné, a dit qu’il travaillerait avec les autres partis [Les Affaires]. Chaque budget montrera de quel côté il penche.
La question référendaire, reformulée
Hier, nous expliquions que la Loi sur la consultation populaire exige que la question d’un référendum soit adoptée par l’Assemblée nationale, et qu’un gouvernement minoritaire a donc besoin d’un allié [Loi sur la consultation populaire, art. 7 et 8]. Cet allié existe maintenant sur papier. Le PQ et Québec solidaire sont tous deux souverainistes et comptent ensemble 68 sièges. Ensemble, ils ont recueilli 40,5 % des voix.
Deux horloges tournent. M. St-Pierre Plamondon a dit qu’il n’y aurait pas de référendum avant le 20 janvier 2029, date où prend fin le mandat présidentiel américain en cours [AP]. La prochaine élection à date fixe aura lieu en octobre 2030. Pour atteindre cette fenêtre, un gouvernement minoritaire doit d’abord tenir vingt-sept mois, huit de plus que le dernier gouvernement péquiste minoritaire.
Cet engagement est aussi un énoncé de priorités. Les États-Unis sont le premier partenaire commercial du Québec, et le nouveau gouvernement a choisi la stabilité de cette relation avant son propre projet fondateur.
Ce que fera le PQ d’ici là
La plateforme sur laquelle il a fait campagne en donne les grandes lignes. L’équilibre budgétaire en 2028-2029, après un déficit de 6,5 milliards de dollars cette année [cadre financier du PQ]. L’immigration permanente ramenée à 35 000 personnes par année et l’immigration temporaire réduite de moitié. L’abolition de Santé Québec, l’agence qui gère le réseau de la santé depuis 2024. L’application de la Charte de la langue française, la loi 101, aux cégeps, les collèges publics situés entre le secondaire et l’université. Pour les entreprises, le parti promet moins d’interventionnisme et un fardeau fiscal allégé [Les Affaires].
Chacun de ces engagements exige cinq voix que le gouvernement n’a pas. Notre lecture : il se tournera vers les conservateurs pour ses budgets et vers Québec solidaire pour le dossier de la souveraineté, et il évitera tout vote qui réunirait les trois partis d’opposition.
Trois choses à surveiller maintenant
1. Le premier budget. C’est le premier vote que le gouvernement ne peut pas se permettre de perdre. Ceux qui voteront pour diront qui est le vrai partenaire.
2. La réforme du mode de scrutin. En 2025, Québec solidaire a déposé un projet de loi instaurant un scrutin proportionnel, avec l’appui du PQ et des conservateurs [Mouvement démocratie nouvelle]. Ces trois partis détiennent maintenant 87 des 127 sièges. Un parti qui recueille 571 520 voix et aucun siège est le meilleur argument que les partisans de la réforme aient jamais eu. La réforme est aussi le prix évident de l’appui de Québec solidaire.
3. Ottawa. Le premier ministre Mark Carney a félicité M. St-Pierre Plamondon hier soir et a affirmé que bâtir un Québec plus fort est essentiel pour bâtir un Canada plus fort [CBC]. Le gouvernement fédéral traite avec un gouvernement souverainiste à Québec pour la première fois depuis 2014, en pleine négociation commerciale avec Washington.
L’Outaouais
Hier, nous écrivions que si le PQ formait le gouvernement, la région de Gatineau siégerait presque entièrement dans l’opposition. C’est le cas. Les libéraux remportent quatre des cinq sièges : Pontiac (André Fortin, 61 % des voix), Hull (Sacha Cannon, par 8 343 voix), Gatineau (David Logue, par 7 239 voix) et Chapleau (Michel Langevin, par 6 076 voix) [TVA Gatineau].
L’exception est Papineau. Le modèle donnait sept points d’avance à la candidate libérale. La péquiste Isabelle Millette l’emporte avec 30,2 % des voix, 554 de plus que la libérale Isabelle Sabourin. Selon TVA Gatineau, c’est la première victoire du PQ dans la circonscription depuis 1976. Mme Millette est désormais la seule députée de l’Outaouais du côté du gouvernement, ce qui en fait le seul lien direct de la région avec le nouveau conseil des ministres.
Portée de la preuve. Les sièges, les pourcentages de voix, les écarts et le taux de participation proviennent de la page des résultats d’Élections Québec, mise à jour le 6 octobre 2026 à 2 h 23, les 20 704 bureaux de vote étant dépouillés. Ces données sont préliminaires jusqu’au recensement des votes, qui a lieu le lendemain de l’élection dans la plupart des circonscriptions. Deux avances libérales tiennent à 14 voix (Vachon) et à 39 voix (Saint-Henri–Sainte-Anne) ; un dépouillement judiciaire pourrait déplacer un siège, mais rien de ce qui est à portée ne change l’arithmétique des 64 sièges. Les déclarations des chefs sont celles rapportées par Noovo, Les Affaires et CBC le soir de l’élection. L’engagement du 20 janvier 2029 a été rapporté par l’Associated Press le 18 août 2026. Les engagements de plateforme proviennent des cadres publiés par les partis. Les comparaisons historiques relèvent du domaine public. La phrase qui commence par « Notre lecture » est une analyse, pas un fait rapporté. Ce texte est une description analytique ; il n’appuie aucun parti ni aucun candidat.
Divulgation. L’auteur a été conseiller de Lawrence Cannon, père de Sacha Cannon, au gouvernement fédéral.



