Le lundi 31 août 2026, dans la circonscription fédérale québécoise de Chicoutimi–Le Fjord, une course à trois serrée s'est transformée en raz-de-marée du jour au lendemain. Le réflexe consiste à y lire un verdict sur un parti, un chef ou l'humeur du pays ; les faits disent autre chose : le Québec fait exactement cela depuis près de soixante-dix ans, et cela n'a jamais voulu dire, avec le recul, ce que cela semblait vouloir dire sur le coup.
J'ai servi au Cabinet du premier ministre pendant la crise financière de 2008 et j'ai été chef de cabinet au Sénat du Canada pendant la pandémie de 2020. Je porte aussi ma propre histoire politique conservatrice — c'est justement pourquoi je tiens à rester prudent ici, et à m'en tenir aux chiffres plutôt qu'au récit qui m'arrangerait.
Ce qui s'est réellement passé
Lors de l'élection générale de 2025, cette circonscription était une véritable course à trois. Le conservateur sortant l'a emporté avec 34,1 % des voix. Le Bloc Québécois a terminé deuxième avec 31,2 %. Les libéraux étaient troisièmes avec 31,1 % — trente-sept votes séparaient la deuxième place de la troisième [EC 2025]. Le siège s'est libéré lorsque le député conservateur a accepté une nomination au Sénat.
Lundi, lors de l'élection partielle destinée à le remplacer, le candidat libéral a récolté 51,6 % des voix. Le vote conservateur s'est effondré à 12,6 % [EC 2026]. Ce n'est pas une course serrée qui penche d'un côté — c'est un raz-de-marée qui remplace une course à trois, dans la même circonscription, sous les mêmes règles, treize mois plus tard.
| Candidat | Élection générale 2025 | Élection partielle 2026 |
|---|---|---|
| Libéral | 31,1 % | 51,6 % |
| Bloc Québécois | 31,2 % | 32,8 % |
| Conservateur | 34,1 % | 12,6 % |
Un schéma plus ancien que quiconque gouverne aujourd'hui
Voici ce que quiconque lit un résultat québécois doit comprendre, et ce n'est pas un point partisan : c'est un schéma démontré, plus ancien que quiconque actuellement au pouvoir n'a fait de politique. Le Québec bascule fort dans les deux sens, selon un calendrier que personne ne peut prédire, et il l'a fait à chaque parti ayant déjà gouverné au fédéral.
1958 — La bascule de l'Union nationale
En 1957, les progressistes-conservateurs de Diefenbaker avaient formé le gouvernement avec une simple pluralité — 112 sièges contre 105 pour les libéraux — tout en ne remportant que 9 des 75 sièges du Québec [Diefenbaker Canada Centre]. Neuf mois plus tard, le premier ministre québécois Maurice Duplessis a mis la machine politique provinciale de l'Union nationale au service des conservateurs fédéraux [Encyclopédie canadienne]. Le nombre de sièges conservateurs au Québec est passé de 9 à 50, et le gouvernement fédéral a atteint 208 sièges sur 265 — la plus grande majorité de l'histoire canadienne à ce jour-là [Élection de 1958] [Brookings]. Quatre ans plus tard, la coalition s'est effondrée : les sièges conservateurs du Québec sont passés de 50 à 14, la plupart perdus au profit d'un parti qui ne détenait pas un seul siège dans la province en 1958.
1984 — Le raz-de-marée Mulroney
Les progressistes-conservateurs détenaient un seul des 75 sièges du Québec. Cette même élection, ils en ont remporté 58. Brian Mulroney est devenu premier ministre en grande partie grâce à cette bascule, dans une province où son parti était, selon la description des historiens eux-mêmes, pratiquement inéligible depuis un siècle.
1993 — Les débuts du Bloc, et l'effondrement du parti au pouvoir
Le Bloc Québécois, âgé de trois ans et n'ayant jamais dispué d'élection fédérale auparavant, a remporté 54 sièges à l'échelle nationale et est devenu l'opposition officielle malgré une quatrième place au vote populaire national. Lors de cette même élection, les progressistes-conservateurs au pouvoir se sont effondrés, passant de 169 à deux sièges à l'échelle nationale — la pire défaite d'un parti au pouvoir dans l'histoire du système de Westminster — et c'est au Québec que cela a commencé.
2011 — La vague orange
Les stratèges du NPD espéraient, au départ, remporter peut-être trois ou quatre sièges québécois. Ils en ont remporté cinquante-neuf, l'essentiel de la bascule s'étant produit dans les deux dernières semaines de campagne. Le Bloc, qui dominait la province depuis deux décennies, est tombé de quarante-neuf à quatre sièges et a perdu le statut de parti officiel presque du jour au lendemain. Quatre ans plus tard, ces mêmes cinquante-neuf sièges néo-démocrates québécois sont tombés à seize — la vague n'a pas survécu à deux cycles électoraux complets.
2024–25 — La preuve que la bascule fonctionne dans les deux sens en moins d'un an
Voici le cas le plus important, parce qu'il est récent et qu'il prouve que la bascule fonctionne dans les deux sens en moins d'un an. En septembre 2024, un bastion libéral à Montréal — un siège que le parti lui-même qualifiait d'incontournable — a perdu environ quinze points de part de vote lors d'une élection partielle et est tombé aux mains du Bloc [Élection partielle LEV]. Tous les médias qui couvraient l'événement y ont vu une défaite retentissante pour le gouvernement. Sept mois plus tard, lors de l'élection générale de 2025, les libéraux ont repris le siège.
Pourquoi cette bascule, pourquoi maintenant
Ce qui alimente cette bascule précise n'a rien d'un mystère. De tous les Canadiens, les Québécois semblent les plus réfractaires à ce qui sort actuellement de Washington, et la posture du gouvernement dans ce dossier est ce qui s'est reflété dans le vote de lundi — dans une circonscription dont les secteurs de l'aluminium et de la foresterie se trouvent directement sur la trajectoire des tarifs. C'est une raison réelle et précise pour cette bascule, ce qui explique justement pourquoi elle est liée à ce moment précis et non à quoi que ce soit de permanent.
Il y a aussi une toile de fond provinciale à noter. Le Québec retourne aux urnes sur le plan provincial le 5 octobre 2026, et le Parti Québécois a remporté quatre élections partielles provinciales consécutives, dont une dans la circonscription provinciale de Chicoutimi elle-même en février dernier. Il s'agit d'une circonscription différente, aux limites différentes, et d'un parti entièrement différent de celui dont il est question plus haut — mais le climat politique de la région est clairement en mouvement, tant du côté provincial que fédéral, en ce moment même. Le sujet mérite sa propre dépêche avant le 5 octobre.
Un schéma, pas une prédiction
Voilà le schéma : ni un problème conservateur, ni une occasion libérale — un schéma québécois, et chaque parti au pouvoir de l'ère moderne s'est retrouvé des deux côtés de ce schéma. Aucun premier ministre, celui-ci ou un autre, ne peut tenir pour acquis qu'un résultat comme celui de lundi soit durable. Ce n'est une prédiction contre personne. C'est simplement ce que disent soixante-dix ans de chiffres québécois.
Une mise en garde : la bascule n'efface pas l'exposition sous-jacente. Aucune bonne volonté québécoise ne change l'arithmétique d'un pays qui fait toujours l'essentiel de son commerce avec un seul partenaire. C'est un sujet à part entière, pour un autre jour.
Portée de la preuve. Tous les chiffres relatifs à la circonscription de Chicoutimi–Le Fjord et aux élections de 2025/2026 sont sourcés directement aux résultats officiels d'Élections Canada. Les chiffres antérieurs aux outils en ligne d'Élections Canada au niveau des circonscriptions (1958, 1962) proviennent du Diefenbaker Canada Centre de l'Université de la Saskatchewan, de l'Encyclopédie canadienne et de compilations électorales, recoupés avec au moins deux sources institutionnelles ou universitaires indépendantes dans chaque cas — jamais une seule source. Les décomptes de sièges nationaux de l'ère moderne (1984, 1993, 2011, 2015) relèvent du domaine public bien documenté. Ceci est une description analytique d'un schéma électoral ; elle ne porte de jugement sur aucun parti ni aucun titulaire de charge.



