En février 2025, le Panama quitte les Nouvelles routes de la soie chinoises, deux jours après la visite du secrétaire d'État américain. En janvier 2026, la Cour suprême du Panama annule la concession de l'opérateur hongkongais qui tenait les deux ports du canal depuis 1997. Washington n'a pas envoyé un soldat. Il a envoyé un message. Ce message arrive aujourd'hui au Congo, et Joseph Kabila, qui a pris la tête du FRN à Goma le 12 octobre, mise sur une Amérique distraite. Je pense qu'il a tort.

Le modèle : Panama

Le canal n'a jamais été chinois. Mais les deux ports qui le commandent, Balboa et Cristóbal, étaient exploités par CK Hutchison, de Hong Kong. En janvier 2025, Washington dit que c'est un risque de sécurité. En février, le Panama sort des Nouvelles routes de la soie [1]. En mars, CK Hutchison annonce la vente de 43 ports à un consortium mené par BlackRock, 22,8 milliards de dollars [2]. Pékin bloque la vente et exige une part pour Cosco, armateur d'État. Le Panama passe alors par ses tribunaux : en janvier 2026, la concession est déclarée inconstitutionnelle et une filiale de Maersk prend les ports en attendant un nouvel appel d'offres [3]. Douze mois, pas un coup de feu, résultat identique.

Ce n'est pas un cas isolé. Du Venezuela à la Colombie et à l'Argentine, la même logique s'applique dans l'hémisphère : les ressources et les routes qui comptent pour l'Amérique ne restent pas entre des mains que Washington considère hostiles. On peut en discuter la légitimité. On ne peut pas en discuter la constance.

Où le Congo se situe

La RDC détient la plus grande réserve de cobalt au monde et parmi les plus riches gisements de cuivre et de lithium. Pendant vingt ans, la Chine y a construit sa position : l'accord Sicomines de 2008, infrastructures contre minerais, signé sous Joseph Kabila ; le rachat de Tenke Fungurume par CMOC en 2016, sous Joseph Kabila. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la Chine raffine aujourd'hui entre 47 et 87 % des minerais stratégiques [4], et environ 70 % du cobalt mondial [5]. Le cuivre et le cobalt congolais partent vers l'est. Cette position a été bâtie pendant les dix-huit années de Kabila. Je ne dis rien de plus ; les dates parlent.

Depuis 2025, Washington répond. Juin 2025 : un accord de paix RDC-Rwanda signé à Washington. Décembre 2025 : les Accords de Washington, avec les présidents Trump, Tshisekedi et Kagame dans la même salle, et un accord de partenariat stratégique sur les minerais entre les États-Unis et la RDC [6]. Janvier 2026 : Kinshasa remet à Washington une liste de 44 projets [7]. Et surtout le corridor de Lobito : 1 300 kilomètres de rail entre le Katanga et l'Atlantique, par l'Angola ; 553 millions de dollars de prêt de la DFC américaine [8] ; 753 millions de financement bouclés en janvier par le consortium ferroviaire [9]. L'objectif écrit dans l'accord : en cinq ans, 50 % du cuivre et 30 % du cobalt congolais sortent par Lobito [8]. Vers l'ouest, pas vers l'est.

L'argent est déjà sur le terrain. Les sociétés d'Erik Prince, fondateur de Blackwater, travaillent pour Kinshasa depuis décembre 2024 : des contrats évalués, selon les rapports, entre 300 et 700 millions de dollars, d'abord sur la sécurisation des recettes minières, puis en appui logistique à l'armée jusqu'à Uvira [10]. Un nouveau contrat de 65 millions est en négociation [11]. Le département d'État dit n'avoir aucun contrat avec lui au Congo ; ses hommes y ont pourtant subi des pertes en septembre [12].

Et le Canada

Le Canada est déjà là, discrètement, comme toujours. Kibali, dans le Haut-Uele, l'une des plus grandes mines d'or d'Afrique, appartient à 45 % à Barrick, de Toronto [13]. Kamoa-Kakula, au Lualaba, la plus grande nouvelle mine de cuivre au monde, a été découverte et construite par Ivanhoe Mines, de Vancouver, avec le chinois Zijin comme partenaire à parts égales [14]. Bisie, au Nord-Kivu, la plus grande mine d'étain du continent, est exploitée par Alphamin, cotée à Toronto, qui a dû l'arrêter quand le M23 a avancé en 2025.

Le Canada n'a jamais eu d'empire en Afrique. Il est bien informé, présent, et sur le continent il est généralement mieux reçu que ses partenaires américains ou européens. La différence tient à la manière : les Canadiens ne laissent pas d'empreintes, préfèrent les coulisses. Et le Canada a un atout que ni Washington ni Pékin n'ont : une diaspora congolaise importante, surtout à Montréal et dans la région d'Ottawa-Gatineau. Quand Washington cherchera des partenaires crédibles pour faire sortir les minerais par l'ouest, Ottawa sera dans la pièce. Retenez Kamoa-Kakula : une mine canadienne, un partenaire chinois, un rail américain. Tout le dossier tient dans cette mine.

Le pari de Kabila

Le calcul, tel que je le lis : Washington est occupé par ses élections de mi-mandat du 3 novembre, et le pouvoir américain serait distrait. Je ne prédis pas une élection. Je dis ce qui ne change pas, quel que soit le résultat : les sanctions, les accords, les partenariats sur les minerais et le financement de Lobito se décident à l'exécutif et se confirment au Sénat. Le 28 octobre, le Trésor américain a sanctionné le ministère rwandais de la Défense [15]. Ce n'était pas un vote de la Chambre des représentants. Celui qui mise sur la distraction américaine mise contre deux ans de politique écrite, signée et financée.

L'Angola, et l'histoire qui compte

Je suis d'origine portugaise, avec trente-cinq ans d'Afrique derrière moi ; on me pardonnera de dire que je connais un peu l'Angola.

Mai 1997 : Laurent-Désiré Kabila entre dans Kinshasa et Mobutu tombe. Son armée est rwandaise et ougandaise ; l'Angola se joint à la marche. Quinze mois plus tard, août 1998, il rompt avec le Rwanda et l'Ouganda. Ils tentent de lui faire ce qu'ils ont fait à Mobutu : pont aérien sur Kitona, marche sur la capitale. Les blindés angolais entrent par Cabinda, le Zimbabwe et la Namibie suivent, et Kinshasa tient. Il survit parce que Luanda l'a choisi contre Kigali. Janvier 2001 : il est assassiné dans son bureau par un de ses gardes ; qui a commandité, personne ne l'a jamais établi. Dix jours plus tard, son fils Joseph prête serment, à 29 ans.

En 2026, le fils est à Goma, à la tête d'un mouvement que le Rwanda appuie, pointé vers Kinshasa. Le père a pris Kinshasa avec le Rwanda et a été sauvé du Rwanda par l'Angola. Le fils marche aujourd'hui avec le Rwanda. La question est de savoir de quelles années 1990 Luanda se souvient. L'Angola est le médiateur désigné de ce dossier depuis 2022, et c'est par l'Angola que passe le rail de Lobito.

Ma lecture

Je la donne comme la mienne. Ce qui se joue au Congo n'est pas d'abord une rébellion de l'Est. C'est la question de savoir qui aura accès, et à quel prix, aux ressources dont les économies occidentales ont besoin. Pendant des décennies, l'Occident a regardé ailleurs pendant que la Chine construisait sa position, parce que c'était commode. Ce temps est fini. Washington a décidé que les minerais congolais sortiraient par l'Atlantique, et il a mis le rail, l'argent et les hommes pour que cela arrive. Dans ce cadre, le retour de Kabila n'est pas d'abord une menace sur Kinshasa : c'est une menace sur Lobito. Et si l'histoire se répète, la réponse ne viendra pas d'abord de Washington ; elle viendra de Luanda, avec Washington derrière, comme en 1998. Aucune source ne l'annonce ; c'est une lecture fondée sur l'intérêt des acteurs. Pendant ce temps, dans la confusion de la guerre, chacun prend sa part, et ceux qui paient sont les Congolais ordinaires.

Trois choses à surveiller

  1. Luanda : chaque visite, chaque communiqué, chaque mouvement de troupes à la frontière.
  2. Lobito : la date du premier train de cobalt vers l'Atlantique.
  3. Washington, après le 3 novembre : si les sanctions continuent, le pari de Kabila est perdu.

Si vous dirigez une organisation sous pression, mon livre, Le leadership sous le feu, traite de cela : décider quand tout bouge.

Sources

  1. Euronews, 5 mars 2025, sortie du Panama des Nouvelles routes de la soie après la visite de Marco Rubio — https://euronews.com/2025/03/05/hong-kong-firm-to-sell-panama-ports-to-us-led-group-amid-trump-threats
  2. Maritime Executive, mars 2025, vente CK Hutchison–BlackRock/TiL, 43 ports, 22,8 G$ — https://www.maritime-executive.com/article/hutchison-sells-panama-and-other-ports-in-22-8b-deal-to-blackrock-and-msc
  3. FreightWaves / Yahoo, 30 janv. 2026, concession annulée par la Cour suprême ; Maersk en transition ; échec de la vente après l'exigence chinoise d'une part pour Cosco — https://www.yahoo.com/news/articles/china-company-panama-canal-ports-134529981.html
  4. Reuters / Engineering News, 20 janv. 2026, AIE : la Chine raffine 47 à 87 % des minerais stratégiques — https://www.engineeringnews.co.za/article/congo-offers-manganese-coppercobalt-and-lithium-assets-to-us-investors-under-minerals-pact-2026-01-20
  5. FDD, 29 juin 2026, ~70 % du raffinage mondial du cobalt — https://www.fdd.org/analysis/sanctioning-dr-congos-blood-gold-is-smart-but-not-enough/
  6. AIE, accord de partenariat stratégique RDC–États-Unis (déc. 2025), corridor Sakania–Lobito — https://www.iea.org/policies/29541-drc-us-strategic-partnership-agreement
  7. Reuters / TimesLive, 3 mars 2026, liste de 44 projets remise à Washington — https://www.timeslive.co.za/news/world/2026-03-03-us-struggling-to-de-risk-drcs-war-zone-minerals-even-after-pact-sources-say/
  8. Afridesk, 17 déc. 2025, prêt DFC 553 M$ ; objectifs 50 % cuivre, 30 % cobalt par Lobito en 5 ans — https://afridesk.org/en/the-washington-agreements-peace-for-business-is-not-enough/
  9. NTU-CAS, 27 janv. 2026, financement de 753 M$ du consortium Lobito Atlantic Railway — https://www.ntu.edu.sg/cas/news-events/news/detail/trafigura-consortium-secures-us-753m-to-revive-strategic-african-rail-corridor
  10. AFP / Courthouse News, 17 oct. 2026, Erik Prince en RDC ; GlobalSecurity, contrat avril 2025 ~700 M$ — https://www.courthousenews.com/war-and-minerals-erik-prince-and-paramilitaries-in-dr-congo/ ; https://www.globalsecurity.org/military/world/para/vectus.htm
  11. The New Times, 9 oct. 2026, contrat de 65 M$ en négociation ; contrats antérieurs 300–700 M$ — https://www.newtimes.co.rw/article/39565/news/africa/erik-prince-in-talks-with-kinshasa-on-65m-military-logistics-deal-reports
  12. Reuters / BusinessDay, 10 oct. 2026, pertes de Vectus Global en septembre ; le département d'État dit n'avoir aucun contrat — https://www.businessday.co.za/world/africa/2026-10-10-erik-princes-forces-suffer-battlefield-loss-in-drc-former-ufc-fighter-among-wounded-sources-say/
  13. Reuters / Mining.com, Kibali : Barrick 45 %, AngloGold Ashanti 45 %, SOKIMO 10 % — https://www.mining.com/web/in-congo-barrick-sees-gold-reserves-extending-kibali-mine-to-2040/
  14. Ivanhoe Mines, 6 août 2026, Kamoa-Kakula ; Mining.com, partenariat Zijin — https://www.ivanhoemines.com/wp-content/uploads/20260806-Response-to-Reuters-Article-vF.pdf ; https://mining.com/citic-injects-another-454m-ivanhoes-copper-mine-drc/
  15. Trésor américain, 28 oct. 2026, communiqué sb0668 — https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0668

Note éditoriale.Les faits des sections « modèle », « Congo », « Canada » et « Angola » sont sourcés ci-dessus ; les chiffres sur Bisie/Alphamin et l'historique 1997–2001 relèvent du domaine public et ne portent pas de référence. La section « Ma lecture » et le scénario Luanda–Washington sont l'opinion de l'auteur. La phrase sur l'accueil du Canada en Afrique est également une appréciation de l'auteur.