Le Grand Livre de Brazzaville : pétrole et dettes cachées
Le Congo-Brazzaville affiche un excédent budgétaire, et le FMI le classe pourtant en surendettement. Pétrole, dette, arriérés et pensions, chaque chiffre avec sa source.
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Le Congo-Brazzaville affiche un excédent budgétaire et, en même temps, les grandes institutions financières internationales le classent parmi les pays en surendettement. Les deux faits sont vrais, et tout se joue dans l'écart entre les deux.
Je m'appelle Joseph Soares. J'ai œuvré au Cabinet du premier ministre du Canada pendant la crise financière de 2008, et j'ai été chef de cabinet au Sénat du Canada pendant la pandémie de 2020. J'ai aussi été analyste de politiques au Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada. La méthode que j'applique ici vient de ces années-là : les documents d'abord, le jugement ensuite.
Aujourd'hui, nous ouvrons le grand livre du Congo-Brazzaville. Mes sources sont au nombre de trois, et je vous les présente parce qu'elles reviendront tout au long de cette vidéo. Le FMI, le Fonds monétaire international, l'institution où les États du monde mettent de l'argent en commun pour prêter aux pays en difficulté, en échange d'un droit de regard sur leurs finances. La Banque mondiale, sa sœur jumelle, qui prête pour financer le développement et qui tient les grandes statistiques économiques de la planète. Et les actes officiels du Congo lui-même. Chaque chiffre que je vais citer porte sa source, et le dossier complet, avec tous les liens, est sur mon site. Une précision avant de commencer : ce dossier décrit des finances publiques. Il ne juge personne.
Commençons par le socle, parce que tous les autres chiffres reposent dessus : le pétrole. Le secteur représente environ la moitié du produit intérieur brut du Congo, le PIB, c'est-à-dire la valeur de tout ce que le pays produit en une année, et 80 % de ses exportations. Le pays est le troisième producteur de pétrole d'Afrique subsaharienne, derrière le Nigéria et l'Angola. Le Congo participe aussi à l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives, une norme internationale par laquelle un pays publie, et fait vérifier par un administrateur indépendant, ce que son pétrole et ses mines rapportent réellement à l'État. Le rapport le plus récent pour le Congo-Brazzaville, publié à la fin de 2025, montre que le secteur extractif a fourni les deux tiers des recettes publiques en 2023.
Et c'est ce même processus qui a produit le constat le plus lourd du dossier. Pour l'année 2017, le rapport montre que, sur les ventes de pétrole de l'État, environ 13 % seulement du produit est arrivé au compte du Trésor. Le reste est allé au remboursement de prêts gagés sur le pétrole, des emprunts garantis par les barils avant même qu'ils soient vendus. Retenez cette image : l'argent entre, mais il est déjà engagé avant d'arriver.
Voilà qui nous amène au paradoxe. Sur la mesure globale, le budget du Congo est excédentaire. La Banque mondiale mesure un excédent de 0,9 % du PIB en 2025. Le budget de 2026 est construit de la même façon, en francs CFA, la monnaie que le Congo partage avec cinq autres pays d'Afrique centrale. Plus de recettes que de dépenses, sur papier. Maintenant, retirez le pétrole. Le déficit se creuse à 8,7 % du PIB hors pétrole en 2025, selon le FMI. Et la même loi de finances qui affiche un excédent affiche aussi un déficit de trésorerie de 922 milliards de francs CFA, l'écart entre ce que l'État doit décaisser dans l'année, dettes impayées comprises, et ce qu'il encaisse réellement.
Parlons de la dette. Le FMI l'estime à 97,2 % du PIB à la fin de 2025. Autrement dit, l'État doit presque l'équivalent d'une année entière de production du pays. Chaque année ou presque, le FMI et la Banque mondiale examinent ensemble si un pays peut porter sa dette. C'est ce qu'on appelle l'analyse de viabilité de la dette. Celle de mars 2026 classe le Congo en surendettement, la catégorie la plus grave avant le défaut de paiement, tout en jugeant la dette encore soutenable, avec des risques élevés.
Pour se financer, l'État s'appuie sur les banques de la région, qui achètent ses titres, et il est retourné emprunter sur les marchés avec trois émissions d'obligations, de grands emprunts placés auprès d'investisseurs étrangers. Parmi ses créanciers, la Chine est le premier prêteur bilatéral. Et qui dit emprunter dit cote de crédit. Les agences de notation, Fitch, Moody's, Standard & Poor's, sont des firmes privées qui notent la capacité d'un État à rembourser, exactement comme un pointage de crédit pour un pays entier. Pourquoi c'est important? Plus la note est basse, plus emprunter coûte cher à l'État. Les trois placent le Congo tout en bas de l'échelle. Mais depuis la publication de ces documents, trois choses ont bougé, et dans le même sens. En mai, le Congo a formellement demandé un nouveau programme au FMI. Moody's a relevé sa perspective de stable à positive. Et le 15 août, Fitch a relevé d'un cran sa note en monnaie locale, en révisant son estimation de la dette à 92 % du PIB. Les marchés voient un début de détente. Le classement en surendettement, lui, demeure.
Mais la ligne la plus importante du grand livre n'est ni la dette ni la note. Ce sont les arriérés, les factures échues que l'État n'a pas encore payées. C'est l'endroit où les finances publiques cessent d'être abstraites. À la fin de 2024, ces obligations impayées atteignent un montant de plusieurs milliards de dollars américains, près du quart du PIB. Le FMI a décomposé ce stock : environ deux tiers de factures de fournisseurs et un tiers d'arriérés sociaux, des salaires, des pensions et des bourses d'études. La dette de l'État envers son seul régime de retraite des fonctionnaires était chiffrée à près de 269 milliards de francs CFA. Il existe une stratégie de remboursement qui court jusqu'au début des années 2030. Le FMI a calculé qu'elle exige d'y consacrer au moins 2 % du PIB chaque année. Mais pendant que les anciens arriérés se remboursent, de nouveaux s'accumulent. Fitch les estime à environ 13 % du PIB à la fin de 2025.
Et sur le terrain, ce tiers social se compte mois par mois. En novembre 2025, trois organisations de retraités sont venues au Sénat congolais présenter leur décompte : 50 mois de pensions impayées, accumulées depuis 2016. Je veux préciser ici la nature de ce chiffre. C'est le décompte des retraités eux-mêmes, livré au Parlement. Aucune institution ne publie de chiffre en mois impayés. Mais un fonctionnaire qui n'est pas payé, c'est une famille qui ne mange pas. Pendant ce temps, l'économie croît lentement, autour de 2 à 3 % par année, et la pauvreté touche un habitant sur deux : 51,7 % de la population vit sous le seuil de 3 dollars américains par jour.
Alors, que faut-il surveiller pour savoir si le redressement de 2026 tient? Cinq variables, toutes observables. Le prix du pétrole, qui décide du solde global. L'appétit des banques régionales pour les titres de l'État. L'audit des arriérés récents, toujours en attente. L'exécution, et non l'annonce, du compte unique du Trésor, qui rassemble tout l'argent public sur un seul compte visible. Et la montée du gaz naturel liquéfié, du gaz refroidi pour voyager par navire, qui ajoute des recettes mais approfondit la dépendance au sous-sol.
Voilà le grand livre : un excédent sur papier, un surendettement dans les faits, et, entre les deux, des fournisseurs, des retraités et des fonctionnaires qui attendent.
Ce dossier compte trois parties, et la suite, je vous le dis, est remarquable. Le 13 décembre 1991, un premier ministre congolais entrait dans le Bureau ovale pour parler au président des États-Unis. Le compte rendu officiel de cette rencontre a été récemment déclassifié, et chaque phrase qu'il a prononcée ce jour-là se lit encore aujourd'hui au présent. C'est la deuxième partie de ce dossier, dans la prochaine vidéo.
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