Dans les analyses économiques canadiennes, on entend souvent dire que nous prenons du retard dans le domaine des minéraux critiques.

C’est une idée fausse. Elle l’est depuis au moins dix-huit mois. Et elle est désormais carrément dangereuse, car elle conduit les entreprises et leurs conseils d’administration à se concentrer sur le mauvais problème.

Le Canada n’a pas pris de retard. Le Canada est devenu, discrètement et avec bien moins de couverture médiatique qu’il ne le mérite, la plaque tournante d’une économie des minéraux critiques à plusieurs blocs qui n’existait pas il y a deux ans.

Les entreprises qui s’en sont rendu compte ont dix-huit mois d’avance. Celles qui continuent de fonctionner selon le schéma mental « le Canada est à la traîne » sont sur le point de découvrir ce qu’elles ont manqué.

À quoi ressemble réellement cette architecture ?

Au cours des vingt-quatre derniers mois, le gouvernement fédéral du Canada, par l’intermédiaire de Ressources naturelles Canada, d’Exportation et développement Canada, de la Banque de l’infrastructure du Canada, d’Affaires mondiales Canada et du Cabinet du premier ministre du Canada :

Élaboré une stratégie relative aux minéraux critiques comportant six axes prioritaires, coordonnée par le Centre d’excellence sur les minéraux critiques de Ressources naturelles Canada.1

Engagé jusqu’à 1,5 milliard de dollars canadiens d’aide totale jusqu’en 2029-2030 par le biais du Fonds « First and Last Mile » — qui s’appuie sur un nouveau financement de 371,8 millions de dollars canadiens sur quatre ans à compter de 2026-2027 et qui intègre le Fonds pour les infrastructures liées aux minéraux critiques existant — et a créé le Fonds souverain pour les minéraux critiques de 2 milliards de dollars canadiens, annoncé dans le budget de 2025 et qui deviendra opérationnel au printemps 2026, afin de fournir des prises de participation, des garanties de prêt et des accords d’achat gérés par Ressources naturelles Canada.2 14

Alloué 443 millions de dollars canadiens supplémentaires sur cinq ans à Ressources naturelles Canada et à Innovation, Sciences et Développement économique Canada pour les technologies de traitement, les investissements conjoints avec des alliés dans des projets canadiens et la constitution de stocks de minéraux critiques afin de renforcer la sécurité nationale du Canada et de ses alliés — preuve, dans la ligne budgétaire, que la thèse du « pôle allié » n’est pas un simple discours, mais qu’elle est financée.14

Élargi le crédit d’impôt pour l’exploration des minéraux critiques dans le budget 2025 afin d’y inclure douze minéraux supplémentaires — le bismuth, le césium, le chrome, le spath fluor, le germanium, l’indium, le manganèse, le molybdène, le niobium, le tantale, l’étain et le tungstène —, élargissant ainsi cet instrument de financement de l’exploration aux chaînes d’approvisionnement des secteurs de la défense, des semi-conducteurs, de l’énergie et des technologies propres.14

Lancé l’Alliance du G7 pour la production de minéraux critiques sous la présidence canadienne du G7 — un instrument multilatéral propre au Canada, et non étranger — qui a mobilisé 18,5 milliards de dollars canadiens grâce aux investissements annoncés en octobre 2025 et mars 2026, avec trente nouveaux partenariats et douze partenaires alliés.3 4

Signé, lors du PDAC 2026, le Partenariat stratégique Canada-UE sur les matières premières, la Déclaration commune Canada-UE sur la collaboration en matière de minéraux critiques, ainsi qu’une lettre d’intention avec la Banque européenne d’investissement.5 6

Signé une déclaration commune Canada-Allemagne sur les minéraux critiques, portant sur le lithium, les terres rares, le cuivre, le tungstène, le gallium, le germanium et le nickel.7

Signé des accords-cadres bilatéraux sur les minéraux critiques avec le Chili (mars 2024), l’Argentine (mars 2025), l’Inde (mars 2026) et le Japon (partenariat stratégique global, mars 2026), ainsi que des discussions actives avec la Corée, l’Australie, la Norvège, l’Italie et le Groenland.5

Continué de développer, à l’échelle nationale, les instruments de financement de projets de l’EDC et de la CIB, notamment le financement de 165 millions de dollars canadiens accordé à Torngat Metals pour le projet Strange Lake, annoncé en juin 2025 — l’EDC et la CIB s’engagent désormais dans le financement de projets liés aux minéraux critiques d’une manière qui n’existait pas il y a deux ans.8 9

Ce n’est pas là le signe d’un pays à la traîne. C’est la marque distinctive d’un pays qui se positionne comme le maillon allié indispensable de l’architecture occidentale en matière de minéraux critiques.

Les trois blocs d'acheteurs

L’erreur consiste à considérer l’un de ces accords isolément. L’architecture est cohérente. Le Canada opère désormais simultanément au sein de trois blocs d’acheteurs :

Le bloc atlantique. Les États-Unis — le projet « Vault », d’un montant de 12 milliards de dollars américains, soutenu par un prêt EXIM de 10 milliards de dollars américains ainsi que par environ 2 milliards de dollars américains de capitaux privés, structuré sous la forme d’un partenariat public-privé doté d’une gouvernance indépendante et visant à renforcer la résilience industrielle civile.10 11 L’Union européenne — la loi sur les matières premières critiques, quarante-sept projets stratégiques de l’UE auxquels s’ajoutent treize projets dans des pays tiers lors de la première phase, un Centre européen des matières premières critiques qui verra le jour début 2026, et 3 milliards d’euros mobilisés sur douze mois.12 13 L’Allemagne, la France, l’Italie et les pays nordiques — chacun menant ses propres initiatives bilatérales parallèlement au cadre de l’UE.

Le bloc indo-pacifique. Le Japon, qui signera un partenariat stratégique global avec le Canada en mars 2026, et qui manifeste un intérêt soutenu pour un approvisionnement allié stable en nickel, cobalt, composés chimiques à base de lithium et terres rares destinés aux chaînes d’approvisionnement en batteries et en aimants. La Corée du Sud, qui manifeste un intérêt actif pour des accords d’achat, en phase avec sa politique industrielle en matière de véhicules électriques et de semi-conducteurs. L’Inde, qui signera en mars 2026 un protocole d’entente avec le Canada sur la coopération en matière de minéraux critiques. L’Australie, partenaire stratégique et concurrent partiel — et le Quad comme structure de coordination d’ensemble.4

Le bloc hémisphérique. L’Amérique latine — le Chili (pivot régional, lithium et cuivre ; partenariat Canada-Chili sur les minéraux critiques signé en mars 2024), l’Argentine (le « triangle du lithium » ; le régime RIGI du gouvernement Milei offrant une stabilité fiscale de 30 ans pour les investissements admissibles ; partenariat Canada-Argentine signé en mars 2025), le Brésil (troisième réserve mondiale de terres rares, part mondiale de CBMM d’environ 85 % dans le niobium, une couverture essentielle contre la concentration dans la région indo-pacifique), le Venezuela (coltan et or dans l’Arco Minero, une opportunité à plus long terme conditionnée par les sanctions et les obligations de diligence raisonnable en matière de propriété effective), le Mexique (dynamique de l’ACEUM compliquée par la nationalisation du lithium, mais non compromise).

Trois blocs d’acheteurs. Un seul pays en mesure d’approvisionner les trois. À cela s’ajoutent une architecture autochtone, une architecture fédérale, une architecture provinciale et une alliance de production qui lie l’ensemble au niveau du G7.

Ce n’est pas du retard. C’est une plaque tournante.

Où se situe le déficit opérationnel

L’architecture est en place. Les instruments sont financés. La diplomatie est bien réelle.

Le déficit se situe au niveau des entreprises.

Une entreprise canadienne sérieuse spécialisée dans les minéraux critiques, qui passe de l’exploration avancée à la construction au cours des trente-six prochains mois, doit opérer, chaque trimestre, sur au moins quatre fronts opérationnels simultanément : le gouvernement fédéral canadien, la province concernée, la nation autochtone sur le territoire de laquelle se trouve le gisement, et au moins l’un des trois blocs d’acheteurs. La plupart des entreprises font preuve de crédibilité opérationnelle sur deux ou trois de ces fronts. Presque aucune n’est crédible sur les quatre. Presque aucune n’a délibérément mis en place la capacité intégrée nécessaire pour gérer simultanément plusieurs blocs d’acheteurs.

C’est là que réside le déficit opérationnel.

Il se décide au sein même de l’entreprise — au conseil d’administration, dans la composition de l’équipe de direction, dans les compétences linguistiques du groupe dirigeant, et selon que l’entreprise a lu les documents de politique réels émanant d’Ottawa, de Bruxelles, de Washington, de Berlin, de Santiago, de Buenos Aires et de Tokyo, ou qu’elle se fonde uniquement sur les gros titres de la presse et les revues spécialisées.

Tout dépend de la manière dont l’entreprise se perçoit : soit comme un producteur national de ressources en quête d’un acquéreur, soit comme un fournisseur allié évoluant au sein d’une architecture coordonnée à plusieurs blocs.

Les entreprises qui adhèrent au second schéma mental ont dix-huit mois d’avance. Celles qui adhèrent au premier schéma mental sont sur le point de découvrir que l’idée selon laquelle « le Canada est à la traîne » était une histoire confortable, et que la position réelle est plus exigeante : le Canada est la plaque tournante, et les exigences liées à ce rôle diffèrent de celles liées à une position de retard.

Ce que couvre cette série

Il s’agit ici de l’article-cadre. Les trois analyses approfondies suivantes examineront le modèle opérationnel de l’intérieur vers l’extérieur :

Article 2 — Le front atlantique. Le projet Vault et les mécanismes de l’EXIM. La loi européenne sur les matières premières critiques et le Centre européen des matières premières critiques. L’Allemagne, la France et les voies bilatérales. Ce qu’un fournisseur allié doit réellement faire pour être admissible à une désignation de projet stratégique de l’UE ou à un contrat d’achat dans le cadre du projet Vault.

Article 3 — Le front hémisphérique. Le Chili, pivot régional. L’Argentine sous le régime RIGI de Milei. La position critique du Brésil et la complexité politico-économique d’y opérer. Le Venezuela, un dossier à suivre sur le long terme. La dynamique de l’ACEUM au Mexique. Pourquoi l’Amérique latine est à la fois partenaire, concurrent et pair de la chaîne d’approvisionnement — et pourquoi un opérateur canadien maîtrisant l’espagnol et le portugais dispose d’un avantage structurel qu’aucun concurrent unilingue ne peut égaler.

Article 4 — Le front indo-pacifique. La posture stratégique globale du Japon. La diplomatie de l’Inde en matière de minéraux critiques. Le pouvoir d’achat lié à la politique industrielle de la Corée. L’Australie en tant que partenaire stratégique. La structure de coordination du Quad. Et la question de savoir comment les entreprises canadiennes doivent composer avec une région dont les acheteurs évoluent à des rythmes et selon des horloges bureaucratiques différents de ceux du bloc atlantique.

Cette série n’a pas la prétention d’être exhaustive. Elle vise à donner aux conseils d’administration des sociétés de ressources canadiennes, à leurs équipes de direction et aux responsables des relations gouvernementales un modèle opérationnel concret, adapté à un environnement stratégique qui a évolué plus vite que les analyses n’ont pu le suivre.

Le test des dix-huit mois

Il nous reste dix-huit mois — peut-être moins — avant que l’architecture des accords d’achat de l’économie alliée des minéraux critiques ne se fige pour une génération. Les contrats du projet Vault sont en cours de signature. Les désignations de projets stratégiques de l’UE sont en cours d’attribution. Des accords bilatéraux d’achat avec le Japon, la Corée, l’Inde et l’Allemagne sont en cours de négociation. L’Alliance du G7 pour la production de minéraux critiques mobilise des capitaux de façon continue.

Dans cette fenêtre, les entreprises canadiennes vont se répartir en deux groupes.

Le premier groupe fonctionnera comme des entreprises-pivots — multi-blocs, multi-juridictionnelles, multilingues, intégrées aux fronts fédéral, provincial, autochtone et international. Elles s’assureront des accords d’achat à long terme dans le cadre de l’architecture bâtie par le Canada.

Le second groupe fonctionnera comme des entreprises de ressources traditionnelles — nationales, mono-bloc, espérant que la structure existante suffira. Elles apprendront l’existence du premier groupe par voie de communiqués de presse.

L’architecture est bien réelle. La fenêtre est ouverte. Le choix est opérationnel, et il se fait dès maintenant, à l’intérieur même des entreprises.

Dix-huit mois.