Gouverner avec 29 % des votes : est-ce vraiment possible ?
29 % des voix pourraient suffire à former le prochain gouvernement du Québec. Le calcul entre voix et sièges, ce qui se passe si personne n’atteint 64 sièges, et ce que la convention de gestion courante impose à l’État québécois pendant que l’on vote.
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29 % des voix pourraient suffire à former le prochain gouvernement du Québec. Pas 51 %. 29.
Le 5 octobre, 127 sièges sont en jeu à l'Assemblée nationale. C'est le Parlement du Québec, où chaque circonscription élit une ou un député. Il en faut 64 pour gouverner seul avec une majorité. Ce soir, je vous montre le calcul que peu de gens font entre les voix et les sièges. Je vous dis ce qui se passe si personne n'atteint 64. Et avant la fin, je vous emmène là où presque personne ne regarde cette semaine : ce que la convention impose déjà, en ce moment, à l'appareil de l'État québécois pendant qu'on vote le 5 octobre.
J'ai analysé ici la volatilité de l'électorat québécois avec l'exemple de la partielle de Chicoutimi au fédéral. Ce soir, on termine ce qu'on a commencé, avec les chiffres de la dernière semaine de campagne.
La semaine dernière, Radio-Canada a tenu le troisième et dernier débat des chefs. Cinq personnes s'y trouvaient : Paul St-Pierre Plamondon, le chef du Parti québécois, Christine Fréchette pour la Coalition Avenir Québec, Charles Milliard pour le Parti libéral du Québec, Éric Duhaime pour le Parti conservateur du Québec et madame Ruba Ghazal pour Québec solidaire.
Un détail institutionnel avant d'aller plus loin. Madame Fréchette n'a jamais fait campagne comme première ministre. Elle a pris la tête de son parti au printemps et elle est devenue première ministre par ce changement de chef, pas par un vote général. C'est parfaitement normal dans notre système parlementaire. Ce 5 octobre est simplement la première fois qu'elle affronte l'électorat dans ce rôle.
Sur l'immigration, trois partis proposent une cible chiffrée. La Coalition Avenir Québec et le Parti conservateur, c'est autour de 45 000 personnes par année. Le Parti québécois, autour de 35 000. Québec solidaire, autour de 70 000. Le Parti libéral n'a pas déposé de chiffre fixe. Je ne vous dis pas laquelle de ces cibles est la bonne. C'est un choix politique, bien sûr, pas un fait à vérifier. Je vous dis seulement où se situe l'écart, parce que cet écart touche directement la main-d'œuvre disponible pour une entreprise québécoise, peu importe qui gouverne après le 5 octobre.
Maintenant, le calcul. Au 20 septembre, un sondage léger compilé par l’agrégateur 338Canada plaçait le Parti québécois à 29 % des intentions de vote, le Parti libéral à 23 %, la Coalition Avenir Québec à 20 %. Ils ont pu évoluer, mais voici ce qui compte vraiment. Le 26 septembre, l'agrégateur projetait, à partir de ces intentions de vote, 63 sièges pour le Parti québécois sur 127. Un seul de moins que la majorité. Le Parti libéral, 35 sièges. Le Parti conservateur, 14. Québec solidaire et la Coalition Avenir Québec, 6.
Oui, vous avez bien compris. Regardez l'écart entre 29 % des voix et près de la moitié des sièges. Ce n'est pas une erreur de calcul. C'est ainsi que fonctionne notre mode de scrutin. Un vote n'a pas le même poids partout. Un parti dont l'appui se concentre efficacement, circonscription par circonscription, peut transformer une minorité de voix en une majorité de sièges. C'est pour ça que la marge d'erreur de cette même projection va de 40 à 77 sièges pour ce seul parti. Un écart énorme, on en convient, qui devrait vous rendre prudent face à n'importe quel chiffre unique publié cette semaine, y compris les miens. Ceci n'est pas une prédiction. C'est la meilleure lecture publique des chiffres disponibles, avec une marge qui reste très large.
Voici l'extrait que je vous ai promis. Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale, le 27 août, l'État québécois vit sous ce qu'on appelle la convention de gouvernement de gestion courante. Le gouvernement en poste reste en fonction. Il n'y a pas de vide de pouvoir, mais il s'impose une retenue. Pas de grande décision discrétionnaire, pas d'annonce qui engagerait un futur gouvernement. Les dossiers de fond sont mis en attente. Les affaires courantes continuent normalement. C'est une convention. Ce n'est pas une loi écrite noir sur blanc, et elle s'applique peu importe qui dirige.
Alors, trois choses à surveiller le soir du 5 octobre. Un : est-ce qu'un parti franchit la barre des 64 sièges, ou est-ce qu'on se retrouve avec un gouvernement minoritaire, c'est-à-dire un gouvernement qui doit obtenir l'appui d'au moins un autre parti pour faire adopter son budget et survivre à un vote de confiance. Deux : ne regardez pas seulement qui est en tête dans les intentions de vote provinciales. Regardez la carte, région par région, parce que c'est là que se jouent et que se décident les sièges, pas dans une moyenne provinciale. Trois : rappelez-vous la marge d'erreur que je viens de vous montrer, et méfiez-vous de quiconque vous annonce les résultats avec certitude avant que les bureaux de vote ne ferment.
Pour une entreprise ou une municipalité québécoise, voici ce que ça change concrètement. Un gouvernement minoritaire négocie chaque dossier, un vote à la fois. Les échéanciers réglementaires s'allongent, l'incertitude se prolonge. Et si vous exploitez une entreprise pour laquelle les cibles d'immigration comptent, l'écart entre 35 000 et 70 000 personnes par année n'est pas un détail abstrait. C'est votre bassin de main-d'œuvre de l'an prochain.
Alors, voici la réponse que je vous devais. Cette retenue administrative dont je vous ai parlé ne se termine pas le soir du 5 octobre. Elle dure jusqu'à l'assermentation du nouveau Conseil des ministres. En 2022, le résultat était tombé le 3 octobre, et le nouveau Conseil des ministres n'a pas été assermenté avant le 20 octobre. Dix-sept jours plus tard, sous un gouvernement majoritaire, le cas le plus simple. Le résultat de l'élection est une chose; la fin de la pause qu'il déclenche en est une autre, et elle arrive plus tard que la plupart des gens ne le pensent.
Deux choses avant de partir. Si ça vous a été utile, s'il vous plaît, abonnez-vous ici à notre chaîne sur YouTube. Et mon livre Leadership Under Fire paraît le 20 octobre. Après une élection, la question qu'on pose le moins souvent, c'est : comment diriger sous la pression une fois que les résultats sont tombés? C'est exactement ce dont traite ce livre. Les détails sont sur josephsoares.com/book. Surveillez donc le 64. Surveillez la carte, pas la moyenne. Je suis Joseph Soares pour Corridor Intelligence.